

LE BRIQUETIER
Le métier de « briquetier » désignait l’artisan qui fabriquait les briques — un savoir‑faire essentiel dans l’histoire de la construction. Ce travail, très ancien, combinait extraction de l’argile, façonnage manuel, séchage naturel et cuisson dans de grands fours.
Rappelons qu’une brique, c’est de l’argile, du sable, de l’eau… et beaucoup de savoir-faire
Une activité ancestrale
Si on cherche les premiers artisans de la brique, il faut remonter au Néolithique (environ 9000 ans avant J.-C.) au Proche-Orient : l'homme façonnait déjà de la terre crue, séchée au soleil.
Puis vers 4000 à 2500 avant J.-C., en Mésopotamie (aujourd'hui en majeure partie l'Irak) et dans la vallée de l'Indus, l’homme commence à cuire les briques dans des fours pour les rendre imputrescibles ; à cette époque, la fabrication fait partie des grands travaux royaux ou serviles : ce sont des ouvriers polyvalents, des maçons voire des esclaves qui fabriquent la brique, mais le savoir-faire technique est déjà là.
Les Romains généralisent l'usage de la brique cuite et industrialisent sa production à l'échelle de leur Empire ; les légions romaines ont souvent leurs propres ateliers. De véritables artisans spécialisés dans la terre cuite fabriquent alors indistinctement tuiles, tuyaux et briques.
Après un net recul de la brique en Europe de l'Ouest au début du Moyen Âge - au profit du bois et de la pierre - elle fait un retour massif à partir des XIIème et XIIIème siècles, comme par exemple dans le Nord (Flandres), l'Est et le Sud-Ouest de la France (Toulouse, la « ville rose »).
Les artisans s'organisent en corporations ; on parle alors plutôt de tuiliers (ou tuiliers-briquetiers), car les artisans utilisent le même four et la même argile pour cuire les tuiles, les carreaux de sol et les briques.
Mais c’est avec la révolution industrielle que le métier de briquetier prend véritablement son autonomie linguistique et professionnelle au cours du XIXème siècle. Avant 1800, la brique est souvent un matériau secondaire ou très localisé. Mais avec l'explosion de la construction des usines, des gares, des logements ouvriers, la demande de briques devient supérieure à celle des tuiles.
Un métier indépendant et hautement spécialisé
Si les gestes du briquetier ont plus de 6 000 ans, son identité s'est forgée au Moyen Âge pour devenir la profession incontournable de l'ère industrielle au XIXème siècle.
Le site d’une briqueterie était préférentiellement choisi près d’un gisement d’argile, d’un point d’eau ou d’une forêt pour alimenter le four en combustible. Le briquetier préparait l’argile, la moulait à la main dans des formes en bois.
Une brique commune faisait vingt deux centimètres de long, onze de largueur et cinq et demi d’épaisseur Sa réduction au séchage était d’un dixième environ.
On tailladait la terre à brique quand on la découpait en tranches peu épaisses. L’argile était foulée au pied dans une fosse appelée « le marchoir » ; on « enhayait » les briques crues pour hâter leur séchage ; cela consistait à les aligner au sol, de chant, et sans les faire se toucher. Le « gible » était l’ensemble des briques qui constituait une fournée. Une « vare-crue » qualifiait une brique mal cuite. Un « briquaillon » était un casson.
La fabrication industrielle des briques creuses et des parpaings en ciment, au lendemain de la Grande Guerre, fait disparaître la plupart des briqueteries artisanales.
Des conditions de travail très éprouvantes
Le travail de la brique ne se fait pas toute l'année. C'est une activité essentiellement saisonnière, qui s'étale d'avril/mai jusqu'aux premiers gels d'octobre. D’ailleurs, vous avez dû vous apercevoir que, à de rares exception près, nos ancêtres exerçaient plusieurs activités au cours de leur vie professionnelle.
En hiver, les briquetiers redeviennent souvent ouvriers agricoles, bûcherons, ou s'occupent de l'extraction de la terre si le gel ne bloque pas tout. Et beaucoup de briquetiers sont des migrants saisonniers ; ils se déplacent en équipes (parfois en famille) vers les gisements d'argile où s'établissent des briqueteries temporaires ou permanentes.
Les journées de travail d'un briquetier au XIXème siècle durent fréquemment de l'aube au coucher du soleil, soit 14 à 16 heures par jour et 6 jours sur 7. Les femmes et les enfants - parfois dès 8 ou 10 ans - sont souvent mis à contribution pour le transport des moules, le retournement des briques sur l'aire de séchage ou l'approvisionnement en eau.
Le travail est rude : évoluant en plein air, les ouvriers subissent la chaleur étouffante de l'été près des fours, la boue des jours de pluie et l'humidité constante qui attaque les articulations.
Les briquetiers saisonniers logent souvent sur place, dans des cabanes de planches ou de briques crues construites à la hâte près du chantier, dans des conditions d'hygiène très précaires.
Les étapes d'un travail de forçat
Au XIXème siècle, même si la mécanisation commence à pointer du nez à la fin de la période, l'essentiel du travail reste manuel, physique et harassant.
Le processus commence par l’extraction de l’argile à la pioche, souvent dès l'hiver. Au printemps, elle est « marrie » c’est-à-dire mouillée et piétinée, parfois à l'aide de chevaux, mais le plus souvent à la force des jambes des ouvriers pour obtenir une pâte homogène et sans cailloux.
Les outils pour creuser sont
• La pelle ou la bêche, pour retirer la terre de surface et atteindre la couche d’argile
• La pioche, pour décoller les blocs d’argile compacte
• La houe, pour ameublir et dégager l’argile
• La barre à mine, pour casser les zones très dures.
• Et puis le panier ou le seau, pour transporter l’argile brute hors de la fosse.
Vient ensuite le travail du « faiseur » : le moulage. Il travaille debout devant sa table.
Il prend une motte de terre « la pâton », la jette avec force dans un moule en bois ou en fer pré-sablé, pour éviter que l'argile ne colle ; il rase habilement l'excédent de terre avec une règle en bois, la « rasette ».
Un aide - souvent un enfant ou une femme - emporte immédiatement le moule pour démouler la brique crue sur l'aire de séchage ; un bon mouleur pouvait fabriquer plusieurs milliers de briques par jour.
Pour réaliser correctement ses moulages, le « faiseur » utilise :
• Une massette, pour briser les blocs d’argile
• Une herse manuelle ou un râteau, pour étaler et aérer l’argile
• Un bâton de mélange - mélangeur manuel - pour incorporer l’eau
• Un tamis, pour éliminer cailloux, racines et impuretés
• Un bac de trempage, pour humidifier l’argile et obtenir une pâte malléable.
• Et des ajouts éventuels comme du sable ou de la paille, pour prévenir du retrait et obtenir une meilleure cohésion.
Les briques crues sont alignées au sol, puis empilées « en haie » pour laisser circuler l'air. Cette étape de séchage est cruciale : une brique trop humide éclate à la cuisson. Les briquetiers vivent d'ailleurs dans l'angoisse permanente d'un orage d'été qui détruirait leur production séchant à l'air libre.
La cuisson est l'étape la plus spectaculaire. Le briquetier empile ses briques sèches pour former un immense dôme ou un parallélépipède, en laissant des galeries à la base pour le combustible (bois, charbon ou tourbe). Le tout est recouvert de terre et de vieilles briques pour faire un four temporaire - appelé « four en meule » ou « brique de feu ». La cuisson dure plusieurs jours et nuits d'affilée sous une surveillance constante pour maintenir une température homogène.
L’industrialisation : un tournant majeur (XIXᵉ – début XXᵉ siècle)
Au XIXème siècle, en plein essor industriel et urbain, le métier de briquetier est une profession essentielle, mais particulièrement éprouvante ; la reconstruction des villes, le développement des usines et l'extension du réseau ferroviaire créent une demande colossale en briques, un matériau économique et résistant au feu.
À partir de la seconde moitié du XIXème, l'apparition du four Hoffmann (un four à feu continu) et des presses mécaniques transforme progressivement l'activité. La production se sédentarise dans de grandes usines - les briqueteries industrielles - remplaçant peu à peu les artisans itinérants par des ouvriers d'usine soumis à la cadence des machines.
C’est alors le déclin progressif des petites briqueteries artisanales, dont beaucoup disparaitront au XXᵉ siècle.
Les briques rouges auront toutefois marqué l’identité de régions entières comme le Nord, le Sud‑Ouest, Paris et ses HBM (habitations à bon marché).







